Incompétence 2008

 

Un catalogue de vente d'une incompétence scandaleuse

 

Tout domaine d'expertise demande des connaissances certaines et approfondies. Et s'il est relativement facile de faire de l'esbrouffe dans des secteurs assez "intuitifs" (par exemple, la peinture moderne), en revanche dans les domaines qui demandent principalement une observation précise et un travail assidu, il n'y a pas de milieu : 

• première hypothèse : on met en œuvre connaissances et travail : alors on est un bon expert;

• seconde hypothèse : on n'y connaît rien de rien et on néglige le travail : et alors on produit des catalogues bourrés de fautes, truffés d'erreurs grossières et troués des plus graves lacunes.

 

Cette seconde hypothèse s'est vérifié dans les années passées, autour d'une vente aux enchères de matrices de sceaux, organisée par une maison par ailleurs sérieuse. Le catalogue de cette vente, rédigé par un grand expert en meubles & objets divers, est à proprement parler une infamie. Rarement vit-on notices si fautives, descriptions si erronées, manques si flagrants. Visiblement, le "rédacteur" de ce catalogue n'avait pas la moindre pratique des sceaux, ni la plus élémentaire connaissance de l'alphabet "gothique" ni du latin : il a été incapable de lire correctement la grande majorité des légendes figurant sur les matrices médiévales. En outre, il n'a pas su distinguer les matrices authentiques, des copies forgées au XIXème siècle. Or, il n'était point besoin d'être grand devin pour discerner la chose : les personnes qui ont vu les matrices, lors de l'exposition qui précéda la vente, ont été sérieusement intriguées. Au moins une centaine de ces matrices soit-disant médiévales étaient des surmoulages dix-neuvièmistes !

 

Bref, en vain chercherait-on parmi les quasiment quatre centaines de notices, une poignée qui soient correctes et auxquelles l'on puisse se fier. On se demande vraiment comment un tel catalogue a pu être rédigé, et ensuite diffusé. Il constitue un scandale inouï, un des pires qui ait eu lieu dans le marché de l'art durant la première décennie du XXIe siècle.

 

Si un jour vous dégottez ce catalogue chez un bouquiniste, précipitez-vous pour l'acheter : c'est un vrai  collector ! 

 

Venons-en aux faits. Rassurez-vous, nous n'allons pas éplucher toutes les notices ! Quelques exemples illustrés suffiront. Précisons que, malgré leur piètre qualité, les photographies du catalogue suffisent pour lire correctement les légendes : c'est dire que le "rédacteur", qui a eu la chance de tenir en main les matrices elles-mêmes, ne s'est pas donné grand-peine pour lire les inscriptions...

 

Note bene : dans les légendes, nous mettons en minuscules les parties abrégées des mots. Et nous mettons en rouge les erreurs de transcription.

 

 

 

Sceau n° 6 : la légende est clairement lisible :

S' BERTRAIMI . ALBERTI.

Et qu'a lu le "rédacteur" ? : S' CERT . RAIMI . ALBERTI

Cette matrice est donnée à l'Espagne. Je me demande bien sur quelle base ! Elle pourrait tout aussi bien être française ou italienne. Rien ne permet une telle affirmation.

En outre, était-elle vraiment authentique ? En effet, le 10 juin 2010 eut lieu chez Piasa une vente de matrices, dans laquelle figurait une matrice identique en tous points (et décrite sans erreur !). Ce n'était probablement pas la même, numériquement parlant (la première ayant été adjugée 250 euros, et la seconde estimée 100). Reste à prévoir que l'une au moins, voire les deux, étaient des surmoulages ?

 

 

 

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Sceau n° 11 : la légende est clairement lisible : S' . BERNART . GUITART

Voici ce qu'indique le catalogue : S . BERNARDI . GUILLAUME !!!

Un petit tour sur google (il ne faut pas hésiter à être doctus cum googlo!) nous apprend qu'un certain Bernard Guitart était bourgeois de Béziers, et mourut brûlé dans une tour en 1381.

 
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Sceau n° 21 :

Légende : S' MAG' IOH' CARI CL'ICI :

Sceau de maître Jean Cari (Cher ?), clerc.

 

Le "rédacteur" du catalogue a cru lire : S. MAGISTRI CARECILLI.

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sceaux 22 et 45 : d'après les photos, ils sont quasiment identiques, à quelques infimes détails près. Le motif central est le même, le texte est rigoureusement pareil. Et malgré cela, ils ont chacun une description différente !!!

Le 22 est ainsi décrit : S . THOME . MORANIS

Et le 45 : S . THOMAS . LE . NORMAND

Ces deux lectures sont aussi fautives l'une que l'autre. La légende indique en réalité : S' THOME NORMANNI (ce qui signifie : sceau de Thomas Normand).

 

 

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En outre, le fait qu'il y ait deux matrices identiques, n'a pas poussé le "rédacteur" du catalogue à s'interroger ! En effet, il y en a au moins une de fausse, sinon les deux ! Et pourquoi cette différence d'estimation ? la plus chère était-elle mieux surmoulée que l'autre ?

 En réalité, l'une était authentique : elle fut achetée par les Archives nationales ; et l'autre était un surmoulage. 

 

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Sceau n° 26 : S' HUGONIS DE GARDINO - - - - -

(les cinq dernières lettres sont difficilement lisibles sur la photo : peut-être COIAL ou COLAD ?)

ce qui veut dire : Sceau d'Hugues du Jardin

Et le rédacteur du catalogue a cru lire : S. HUGONIS . DE . MARTINE . DE BOSCO.

En outre, il attribue ce sceau au Languedoc ... On ne voit pas sur quelle base ! Or, on trouve souvent en Angleterre, à cette époque, une famille "de Gardino" (en latin), ce qui correspond à "Garden". Probablement ce sceau est-il anglais ?

Nota bene : ce sceau fut acquis, avec deux autres (les n° 66 et 166, décrits ici), par une association de Salindres (Languedoc), qui n'a pas hésité à investir quasiment 2 000 euros pour ces acquisitions. Espérons que les matrices ne sont pas des surmoulages du XIXe siècle finissant ! En tout cas, elle risque fort d'être déçue si la provenance languedocienne est révoquée ...

 
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Sceau n° 40 : légende : SIGILLUM PROCURATORIS GENERALIS CLUNIACENSIS

ce qui se traduit par : sceau du procureur général de Cluny.

Le rédacteur a déchiffré : S . PAUCURATURIS GENERALIS CLUNIACEMSIS

Et bien sûr, il n'a pas identifié le lieu d'origine : la célèbre abbaye de Cluny ! Un simple recherche sur google lui aurait indiqué cela...

 

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Sceau n° 44 : légende : S . PETRI ABATIS MONasterii SanCtI JOhannIS De MARCATO

ce qui se traduit par : Sceau de Pierre, abbé du monastère Saint Jehan de Marcato.

Selon le catalogue : S. PETRI FRATRIS MONTI SANCTI JOHANNIS DE MARCATO.

 

En outre, selon la photographie, il semble bien que cette matrice soit un surmoulage très récent ..

 

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Le sceau n° 48 : S' PIERES GARSION CLericI

(sceau de Pierre Garsion, clerc).

Or, la notice indique : S . PIERE . CARSIONOT.

La simple présence de l'Agneau Pascal comme principale motif du sceau, aurait dû faire "tilt" au rédacteur : en effet, c'étaient presqu'uniquement les clercs qui portaient ce motif.

 

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Sceau 50 : le rédacteur n'a pas su lire la moindre lettre de la légende. Il n'était pourtant pas très compliqué de lire : COLIN . LEVOULOR.  
Le sceau n° 57 est incontesbablement un surmoulage du XIXe siècle ou du début du XXe. Il est comme neuf !  

 

Sceau n° 66 : : AVE : BENIGNE : IHS : PRO : TE : CRUCIfixus

(il n'y a pas eu la place pour inscrire la fin du dernier mot)

ce qui veut dire : Salut, ô bénigne [Jésus]. Jésus fut pour toi cruficié.

Ce genre de devise apparaît sur de nombreux sceaux. Tout apprenti expert le sait.

Or, le rédacteur n'a pas su lire le monogramme IHS (Jesus)... et n'a pas vu les points de séparation entre PRO et TE; ce qui rend la phrase incompréhensible.

En revanche, le rédacteur s'est cru capable d'attribuer ce sceau à la « France méridionnale ». Ah bon ? sur quels critères objectifs ?

Nota bene : ce sceau fut acquis, avec deux autres (les n° 26 et 166, décrits ici), par une association de Salindres (Languedoc), qui n'a pas hésité à investir quasiment 2 000 euros pour ces acquisitions. Espérons que les matrices ne sont pas des surmoulages du XIXe siècle finissant ! Et si la provenance "méridionnale" n'est pas vraie, cette association sera bien dépitée...

 

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La légende du sceau 70 est difficilement lisible sur la photographie. Ce qui est certain, c'est que le dernier mot est BENEDICTI, et que le rédacteur du catalogue a lu GREDICU !!! Comme c'est élégant...
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Le sceau n° 103 : la légende porte clairement : S' HENRI GROLETAU ESCUEIR

(ce qui signifie : sceau d'Henri Groletau, écuyer).

La notice du catalogue décripte : S . NRICI . GRAVES.

On se demande qui est le plus "grave" ...

 

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Le sceau n° 106 porte : FLOS FENI GLoriA CARNIS

ce qui veut dire : la beauté de la chair est comme la fleur des champs (c'est-à-dire : éphémère).

Le rédacteur de la notice écrit : S . FLOS : FENIGLACAPE ' NI.

FENIGLACAPE ??? vous dîtes ? C'est du quoi ? Ce n'est même pas, comme diraient les Visiteurs, "mélange de latin et de langue wisigothe" !

Malgré une telle ignorance crasse, le rédacteur ne craint pas d'affirmer que ce sceau vient de Normandie. Bien malin qui pourrait en être certain !

Notons que ce sceau est absolûment charmant. La légende, qui en explicite le motif (une fleur-de-lys), est tirée de la Sainte Écriture (dans la version de la vetus latina, avant Saint Jérôme).

 

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Sceau n° 166 : S HELIAS DE BRAGORAC CLericI

c'est-à-dire : Sceau d'Hélie de Bergerac, clerc.

Et la notice indique : S HELLAS . DE . BRACORAC.

Une lecture correcte aurait permis d'identifier un membre de la famille du fameux Hélie de Bergerac, seigneur de Bergerac au XIIIème siècle.

Nota bene : ce sceau fut acquis, avec deux autres (les n° 26 et 66, décrits ici), par une association de Salindres (Languedoc), qui n'a pas hésité à investir quasiment 2 000 euros pour ces acquisitions.

 

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Sceau n° 169 : SIGILLUM • PREPOSITI • ECClesiae • SCHTAR

(sceau du prévôt de l'église de Schtar...)

ce que le rédacteur a cru lire ainsi : SIGILLUM . PREPOSI X [E.E.E.] X SCHTAR.

 

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Le sceau n° 197 : le rédacteur du catalogue essaye de transcrire les trois rangées de trois lettres ... Mais il ne s'aperçoit pas qu'il s'agit de caractères de l'alphabet cyrillique, et non pas de l'alphabet latin !!!

 
 

Le sceau n° 202 : S'. C : GIBOINI : SENESCALLI : ENGOL~

ce qui est aisément traduisible par : sceau de Giboin, sénéchal d'Angoulême.

La légende est parfaitement lisible, ce qui n'a pas empêché le savant rédacteur d'écrire : S' GIBOIRI DESANCTA LIENCOLIS !!! et d'attribuer le sceau à l'Angleterre, probablement parce que "LIENCOLIS" faisait penser à Lincoln !!!

 

Ce sceau a été adjugé 1 500 euros ... L'acheteur qui pensait acquérir un sceau anglais en sera pour ses frais !

 

N.B. : ce sceau figurait dans la collection Charvet, alias Dongé (1872) n° 171

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Le sceau 209 : ce sceau a été décrit par Jules Chappée, Les sceaux du Cogner (Le Mans, Vilaire, 1940).

 

           

Le sceau 211 est un surmoulage manifeste. Aucune contestation possible.

Idem pour le sceau 216.

          
 
 

Le sceau n° 214 : S' MAgisTRI TEDERICI ALLEGRINI IVD.

ce qui signifie : Sceau de maître Teodorico Allegrini, docteur en l'un & l'autre droit

(IVD signifie : in utroque doctor).

La notice indique : S' MAGISTRI  .TEDERICI . ALLE . RI . IIUD.

C'est pourtant très simple à lire.

Ce sceau est très certainement italien.

 
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n° 239 : c'est la légende la plus aisément lisible de toute la vente ! Malgré cela, le rédacteur du catalogue n'a pas su identifier l'abbaye Notre Dame de Vermand (Aisne).

 
 


n° 240 : pour une fois que la légende est bien déchiffrée (SIMON LE BOUCQ), le rédacteur n'a pas pris la peine d'identifier le personnage. Il s'agit en fait de Simon Le Boucq (1591-1657), prévôt de Valenciennes et l'un des grands historiens de la ville. Ses armoiries sont aisément reconnaissables. Si le rédacteur du catalogue s'était donné la peine de faire cette petite recherche (20 secondes sur google !!!), il n'aurait pas indiqué comme origine de ce sceau : "Alsace, XVIe s." : eh non, c'est plutôt  "Valenciennes, XVIIe s." !

Depuis cette vente, M. Dominique Delgrange me fait savoir qu'il a écrit un article sur les armoiries de ce sceau et les questions généalogiques qu'elles soulèvent, dans le Bulletin de la société archéologique de Valenciennes (2011, tome d'hommages à Robert Duée).

 
 
 

n° 250 : S. BERNARDI GUARINI PBRI (c'est à dire PRESBITERI)

Le rédacteur à cru lire : BERNARDI GUARINIPERI !!!

 

 
 

Le sceau n° 252 : S' RECIPIENS . SALVE . ME DE . SECRETA . TEGE.

Le rédacteur écrit : S' RECIPIENS . SALVE / C ... EDE . CECIA . ATEGE

 

Ces formules (par exemple "secreta tege") sont fréquentes sur les sceaux anglais de cette époque : il s'agit d'une demande allégorique au sceau, de protéger les secrets.

Notons qu'il n'était pas difficle d'identifier les armoiries : ce sont celles de la famille de Joinville, assez célèbre pourtant.

 
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 Le sceau n° 270,  non attribué mais qui est celui de de Madeleine d'Elbène abbesse de Gercy, est daté du XIVe siècle. Or, cette religieuse fut nommée abbesse en 1588 et mourut en 1599... Les armoiries de sa famille (d'azur à deux bâtons fleurdelisés et racinés d'argent) figurent sur ledit sceau. Ce n'est pas sorcier de se renseigner, et lorsqu'on est ignare il y a toujours google !

 

 

 

Bref, on pourrait passer en revue toutes les notices de ce catalogue. Les seuls exemples ci-dessus montrent que l'expertise de matrices sigillaires n'est pas innée.