Quand Forgeais forgeait ...

 

Arthur Forgeais (1822-1878), fut un grand numismate, sigillographe et archéologue du XIXe siècle.

 

Il fut en particulier l'un des membres fondateurs, gérant puis président, de la Société de Sphragistique de Paris, fondée en 1848, dont le but était de divulguer la connaissance des sceaux et dont l'un des moyens qu'elle se proposait était ainsi formulé dès la seconde page du premier numéro de son Bulletin (1851) : 

 

« la Société ... donnera, selon l'importance des types en creux que l'on voudrait conserver, même la reproduction identique, en métal, de ces types et de simples empreintes qui lui seront communiquées ».

 

Page 8, on lit encore : « Comme les cires originales sont assez rares, souvent en mauvais état, et, de plus, susceptibles par leur nature fragile de s'altérer, que, d'un autre côté, les empreintes en plâtre que l'on peut relever sur ces mêmes cires par l'opération du moulage, sont destructibles, et que, même en renouvelant cette opération, il arriverait qu'à la longue on ne pourrait plus se procurer que des épreuves infiniment au-dessous des cires originales, notre Société a songé a remédier à ces inconvénients par la reproduction en cuivre la plus exacte (on peut s'en convaincre par l'inspection du spécimen ci-joint) des types originaux eux-mêmes en creux, à l'aide desquels on obtient et on remplace ainsi les empreintes qui viendraient à se briser. [ici figure un sceau].

 

Ce sceau d'un docteur en droit a été dessiné et gravé d'après une cire sortant du type en cuivre fondu à l'aide de l'empreinte moulée dans le sceau original. »

 

Et page 9, il est indiqué que la Société « possède dès à présent près d'une centaine de types heureusement reproduits par les soins de M. Arthur Forgeais, l'un des membres fondateurs de l'association, et avec le concours et l'aide des principaux sociétaires. »

 

Enfin, page 49, un rapport verbal de M. Hercule Robert : « Nous avons vu, il y a quelques années, M. Arthur Forgeais reproduire avec une précision parfaite quelques types de sceaux originaux recueillis à Paris, en 1848 et 1849, par les ouvriers employés à la canalisation du petit bras de la Seine ».

 

 

De ces phrases un peu confuses et biscornues, on déduit en clair que la Société de Sphragistique, mue par le désir de conserver la mémoire des sceaux malgré la fragilité des empreintes, avait entrepris de fabriquer en cuivre de nouvelles matrices, soit à partir de matrices médiévales originales, soit à partir d'empreintes.

Lorsqu'on avait la matrice originale, il suffisait de la reproduire. Et lorsqu'on avait simplement l'empreinte en cire (comme pour le sceau du docteur en droit indiqué ci-dessus), on fabriquait d'abord une matrice métallique (à cire perdue ? ou à partir d'un plâtre moulé sur l'empreinte en cire ?), et à partir de cette matrice on faisait de nouvelles empreintes.

 

Le maître d'œuvre de cette entreprise de reproduction de matrices métallliques, était donc le sieur Arthur Forgeais. A propos, il est tentant d'adopter la théorie qui veut que le nom que l'on porte dès l'enfance influe sur la conscience de soi et donc sur le métier que l'on exercera plus tard ... (le boucher Longjarret, de Mâcon, le gynécoloque Papa ou le docteur urgentiste Bonnemort, tous deux de Paris, ne nous contrediront pas). Ce n'est pas toujours en forgeant qu'on devient forgeron : si certains ont forgé des matrices, c'est peut-être parce qu'ils sont nés "Forgeais".

 

 

Mais il faut bien préciser que, loin d'être un faussaire, Arthur Forgeais était un copiste assumé. Son but n'était pas de tromper. C'est pourquoi il apposait clairement sa marque au dos de ses matrices : les initiales AF, et souvent celles de la Société de Sphragistique au sein de laquelle il opérait : SS.

 

« On ne considèrera pas comme faux proprement dits les fac-simile dont la Société de Sphragistique avait entrepris la fabrication et qui étaient destinés aux dépôts publics. L'éclat doré du métal et surtout les initiales, entre une étoile et un croissant, A. F. (Arthur Forgeais...), et S. S. (Société de Sphragistique) marqués au revers des matrices comme un poinçon, suffiraient seuls à écarter toute idée d'intention frauduleuse de la part des auteurs » ( Auguste Coulon, Eléments de sigillographie ecclésiastique française, in Revue de l'histoire de France, année 1932, volume 18, n° 80, p. 361).

 

 

Du point de vue technique, ces matrices sont très bien forgées, ou plutôt moulées. En voici un exemple : le sceau de l'église Saint Paul de Metz (la matrice originale date du XIIIe siècle) : 

 

 

Matrice vendu à Rennes en 2013.

 

(cliquez sur les images pour les agrandir).

 

 

Photo1

 

Photo2

 

Autre matrice copiée du même sceau, présentée pour expertise en notre Cabinet, octobre 2014 :

 

On voit parfaitement que cette matrice a été moulée, et non gravée ; le dos est clairement moderne. En revanche, il est fort probable que cette reproduction de matrice ne soit pas l'œuvre de Forgeais : aucune marque n'est apposée au dos.

 

 

Photo3

 

Photo4

 

 

Nous ne savons pas avec précision quelles furent les matrices que forgea Forgeais. Dès 1851, la Société de Sphragistique, constituée en 1848, en avait déjà une centaine .... Il est probable que durant les vingt-cinq années qui lui restait à vivre, notre forgeron forgea plusieurs autres centaines de forgeries ...

 

Les sceaux publiés dans le Bulletin de ladite société ont probablement été copiés : nous en avons quelques preuves, que nous publierons bientôt ici, en particulier le sceau XIIIe du prêtre Guillaume (tome IV p. 299-300), dont par le plus heureux des hasards, nous avons deux matrices en ce moment pour expertise dans notre Cabinet : la matrice originale, provenant de la collection M***, et une copie (par qui ?), provenant de la collection R***.